LES GRANDES LARGEURS

Émilie Pautus

Signe particulier : librairie généraliste où les sciences humaines figurent en première place !

Ouverture : Novembre 2017

Adresse : 11 rue Reattu, 13200 Arles

Site de la librairie

Derrière les vitrines de livres, il y a ces hommes et ces femmes qui nous accueillent, nous écoutent, nous conseillent. Ils sont passionnés, érudits, méconnus et pourtant indispensables. Nous avons voulu donner la parole à ces êtres étranges, qui travaillent à nous vendre du rêve toute l’année. Émilie Pautus, fondatrice de la librairie Les Grandes largeurs, nous raconte la perception de son métier avec le confinement.

« La librairie aura trois ans cette année. Je suis née à Arles et ma famille y vit. Lorsque j’étais à Paris, je descendais souvent. J’ai toujours eu le secret espoir de revenir m’installer ici. En 2017, ça s’est fait très vite. Une librairie a fermé à Arles et je me suis dit : “Si tu apprends dans quelques temps qu’une nouvelle librairie va ouvrir et que ce n’est pas la tienne, tu vas t’en vouloir toute ta vie.” Nous étions deux à l’ouverture. Nous sommes maintenant trois, Lucie nous ayant rejoint Roxanne et moi.

 

Le projet fondateur de la librairie, ce sont les Sciences humaines, un rayon malmené traditionnellement. Je voulais qu’il soit au cœur de ma librairie. On a donc installé les sciences humaines sur la table et la plus stratégique. À l’entrée, ce sont les essais qui vous accueillent !  

Et ça marche. Arles détient un milieu militant très fort et je voulais que la librairie soit liée à tous les lieux associatifs. 

 

Nous avons fermé la librairie le mardi midi, travaillant jusqu’au bout. Des lecteurs sont venus toute la matinée pour faire le plein. Certains étaient en panique de lecture car tous n’avaient pas pu s’organiser. 

Mais on a attendu avant de mettre une action en place. La priorité était de ne mettre personne en danger. Petit à petit, on a pensé à la possibilité de mutualiser les efforts avec d’autres commerçants. Le confinement a été l’occasion de voir naître une grosse mobilisation des producteurs locaux à Arles. Des belles initiatives se sont mises en place, avec des circuits courts, avec de la proximité. Si on rate cela, en tant que libraire, c’est dommage. Le caviste d’à-côté nous a proposé de prendre les commandes en dépôt. On a fonctionné comme ça au départ. Quand nous en savions plus sur la possibilité d’un “click & collect”, on a installé deux tables à l’entrée et on a commencé le retrait nous-mêmes. J’habite à quatre minutes à pieds de la librairie donc c’est assez facile. 

Si on me dit que nos premières nécessités sont « manger et faire du sport », très bien ! J’arrête tout et je vais cultiver un champ. Mais nous ne sommes pas que des corps. 

Les clients étaient ravis. Ils n’ont même jamais été aussi enthousiastes. J’étais vraiment étonnée. Vu certaines réactions, j’avais l’impression d’être Wonder Woman par moment ! J’ai repris parce que, moralement, j’avais besoin de reprendre. Et ces réactions m’ont “regonflé à bloc”.

En ce moment, l’idée est de tenir autant qu’on peut, de maintenir Les Grandes Largeurs à flots. C’est l’après qui va être compliqué. Les festivals sont annulés, notamment Les Rencontres de la photographie, et c’est catastrophique. Il faut aussi penser à organiser l’espace du magasin. La librairie est disposée de telle sorte qu’un sens de circulation est possible. On discute beaucoup avec Roxanne et Lucie pour faire quelque chose de drôle. Peut-être un fléchage à la IKEA : avec le coin chambre, le coin cuisine… Quitte à être contraintes, autant en rire. 

 

Ce confinement a été très dur les quinze premiers jours. J’étais complètement assommée. Il fallait gérer les papiers, voir ce qui allait être mis en place par l’État… Je n’arrivais à lire aucun roman. Mais je me suis replongée dans des essais, j’ai ressorti des choses de ma bibliothèque. Au fur et à mesure que les informations se précisaient, je me suis remis aux romans. Maintenant je les dévore ! Je pense que c’est parce que je sais qu’on a une perspective, que je peux me projeter. 

Mais cette période a aussi changé mon regard au niveau professionnel. Toute la question de savoir ce qui est “indispensable” ou non, était pesante. Il y a beaucoup d’échanges entre libraires. Mais nous savons que nous ne vivions pas les mêmes réalités. À Arles, il y a eu moins de cinquante cas positifs par exemple. 

Ça fait vingt ans que je me bats. Ce n’est pas possible d’abandonner. Si on me dit que nos premières nécessités sont ”manger et faire du sport”, très bien ! J’arrête tout et je vais cultiver un champ. Mais nous ne sommes pas que des corps. » 

Propos recueillis en mai 2020.
Crédits photos : Librairie Les Grandes Largeurs.
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